• Extrait : Contes d'asphalte

    Extrait : Contes d'asphalte

    Toute la seconde partie de Contes d’asphalte est consacrée à la vie d’un petit garçon, Martin. Volontairement, j’ai attribué à Martin des souvenirs idéalisés de ma propre enfance. Dans l’extrait suivant, Martin nous parle de l’école, de son ennemi Gladu, de ses fidèles amis et de la raison de vivre de tous les enfants : jouer. Contes d’asphalte a été publié au Québec en 2001. L'image ci-haut : l'édition Québec Loisirs.

    Gladu me fait une grimace. Il pourra passer le reste de sa vie à se vanter d’être le champion de la tague malade, mais mes amis et moi sommes prêts à le rencontrer n’importe quand pour un tournoi de quatre coins. «  Silence dans les rangs!  » de claironner mademoiselle Huguette. J’obéis. Pourquoi lui désobéir? Elle est si belle! Quand on lui fait un compliment, elle rougit. «  Vous êtes bien belle ce matin, mademoiselle.  » Rouge, que je vous dis! Et puis, elle est si parfaite, mademoiselle Huguette. L’an dernier, j’avais eu mademoiselle Montplaisir, qui ne m’a pas apporté beaucoup de plaisirs, puis en deuxième année, comble de malheur, j’avais eu le frère Bovril. C’est toujours plus intéressant une maîtresse qu’un frère. La première année, j’aime mieux ne pas trop m’en souvenir. Ma mère, elle-même une ancienne maîtresse d’école, me parlait avec tant de bien de l’instruction que j’étais pressé de comprendre tout le plaisir qu’elle éprouvait à lire. Alors je suis entré à l’école plein d’enthousiasme et, dès le premier jour, la maîtresse a frappé un gars sur le bout des doigts avec une grosse règle aux extrémités en métal. Tu parles que j’ai eu peur! Comme tous les autres, au cours des trois mois suivants. Je me tenais tranquille, tellement j’étais effrayé. Une fois, je suis tombé dans la lune et la maîtresse m’a donné une taloche derrière la nuque et mes lunettes ont volé sur le plancher en se brisant. Mes parents sont arrivés en courant à l’école, brandissant les poings. Comme ils n’étaient pas les seuls à se plaindre, le premier ministre de la commission scolaire a congédié cette maîtresse Grenier monstrueuse. À sa place, ils ont mis le frère que les plus grands surnommaient «  La strappe  ». Le reste de l’année scolaire s’est déroulé calmement. Très calmement… Alors, après une année de terreur et deux autres un peu fades, j’ai enfin le goût d’apprendre grâce à mademoiselle Huguette, si belle et si rouge. Un ange! J’aimerais bien l’épouser, si elle veut bien m’attendre.

    À l’école, il y a l’arithmétique, la géographie, la bienséance, la flûte à bec, la gymnastique, l’histoire du Canada, le catéchisme et le français. J’aime surtout le français, héritage de ma mère la lectrice et de mon grand-père Roméo, qui a déjà publié des vrais livres pleins de mots. Connaître chaque mot pour comprendre toutes les histoires, il n’y a rien de plus merveilleux! Mais c’est bien plus difficile pour moi d’en inventer des bonnes sans faire des phôtes d’aurtograffe et de participe trépassé.

    Et puis, à l’école, il y a les gars! Ah! les gars! J’en connais tellement plus depuis que je vais à l’école. Avant, il n’y avait que ceux de la rue Pelletier. Maintenant, il y a ceux des rues Sainte-Marguerite, Baillargeon, du boulevard Normand et de toutes ces artères. Il y a diverses sortes de gars : le gros Plourde, le grand Therrien et le petit Carignan. Des blonds, des bruns, des noirs, des grandes dents, des lunettes, des picotés, des pâles, des filles, des joufflus, des bums, des morveux, des saints. Des Normand, des Guy, des Jean à profusion. Des Francœur, des Marcotte, des Boileau, mais un seul Len Sawyer, qui n’est même pas un vrai Anglais.

    Il y a les frères, les maîtresses, le salut au drapeau, la messe du premier vendredi du mois, le piano de la salle de récréation, le tableau noir qui est vert, la cour, les filles de l’école voisine de qui on va rire. C’est beau, l’école! Mais par-dessus tout, il y a les gars! Ah! si tous les gars du monde décidaient d’être copains et partageaient, main dans la main, le bonheur serait pour demain! Mais parfois, malgré notre sainte religion, le malheur réussit à nous rejoindre même à l’école. Il y a des clans, des bandes. En première année, quand j’ai constaté que Gladu était dans ma classe, je lui ai immédiatement montré mes bonnes intentions en lui présentant la main droite. Il a craché dans la sienne et me l’a tendue. Maudit Gladu sale.

    Gladu a un frère plus jeune, qui s’appelle aussi Gladu. Ils habitent la rue de Ramsay, juste derrière la nôtre. C’est la meilleure raison du monde pour être ennemis, même si depuis le début de l’école, les frontières des rues tendent à disparaître. Mais tout notre passé ne peut s’effacer aussi facilement! Grand-père Roméo me dit que ma situation est un peu normale, rappelant qu’à mon âge, il ne pouvait tolérer la présence dans son quartier d’une famille du nom de Trottier. Plus de cinquante ans plus tard, je sens encore sa rage quand il évoque la fois où un Trottier avait volé le carrosse contenant sa petite sœur Jeanne. Comment pourrais-je alors oublier que Gladu m’a poussé dans une flaque de boue, le 5 octobre 1953, à onze heures douze du matin?

    Le père de Gladu travaille à la Wayagamack, alors que tous les bons pères de famille normaux, comme le mien, sont des ouvriers de la C.I.P. Juste le nom de Wayagamack me répugne! Gladu, tu pues la Wayagamack! Sa mère est bizarre. Quand on va à leur maison, elle nous interdit d’entrer et nous devons attendre dans le portique. Nous regardons par la fenêtre pour apercevoir un plancher impeccablement ciré, des meubles excessivement propres et des objets étincelants. Madame Gladu a peur que nous salissions tout en entrant dans sa maison. On ne peut même pas jouer dans sa cour, car elle craint qu’on ne la salisse. Si elle prenait autant de soin à élever son plus grand, ce serait parfait! Gladu a sa bande de la rue de Ramsay. Tous des costauds, des pas beaux, des baveux qui capturent des grenouilles pour les faire fumer et exploser. Souvent, ils se postent à l’entrée de la rue et refusent de nous laisser passer, alors que les gens de la rue Pelletier sont accueillants et chaleureux. Le petit frère de Gladu vient d’entrer à l’école en même temps que mon frère Marcel. Dès le premier jour, il lui a donné une jambette. «  Maudit Comeau de la rue Pelletier!  » Alors me voilà obligé d’être le policier de mon frérot, moi qui ne suis ni musclé ni batailleur. Un de ces matins, la Wayagamack va brûler et toute la famille Gladu va déguerpir du quartier Sainte-Marguerite. Ce jour-là, il y aura des fleurs, de l’allégresse et du Coca-Cola pour tout le monde. Le seul avantage que je trouve à Gladu est que nous n’avons jamais de problème à trouver une équipe ennemie quand vient le temps du hockey et du baseball.

    À l’école, l’automne, nous jouons à la tague, aux quatre coins, au yo-yo, mais l’hiver venu, c’est le ballon coup de pied qui devient notre sport national. Il nous arrive aussi de nous agglutiner près des clôtures pour crier des noms aux filles, mais j’ai tendance à oublier ce sport depuis que mademoiselle Huguette est ma maîtresse. Je ne voudrais pas qu’elle me prenne pour un mal élevé, sachant qu’elle ne comprendrait pas qu’insulter les filles est très sain pour un garçon de mon âge. C’est la première année que Richard, Daniel et Junior sont dans la même classe que moi. Comme je suis petit et myope, je suis le premier devant le bureau de mademoiselle Huguette, ce qui me permet de mieux l’aimer. Richard, le chanceux, est installé près d’une fenêtre, et Junior à quatre pupitres du mien. Daniel est placé juste devant Gladu, qui en profite pour l’inonder de bouts d’effaces mâchées. Maudit Gladu sale.

    Je ne connais pas de meilleurs gars au monde que mes trois amis. Entre eux et moi, c’est pour la vie. Richard est fort et casse-cou. C’est un aventurier, un homme sans peur, un Tarzan. Il est très drôle et bouge tout le temps. Son père est mort quand il était bébé et sa famille n’est donc pas très riche, devant vivre du salaire de ses deux grandes sœurs qui travaillent à l’usine de textile de la Wabasso. Sa mère fait des ménages. Richard envie souvent mes jouets, mais grâce à lui, j’ai appris qu’on peut s’amuser avec peu. Daniel est grand et maigre. Il a une bouche large et sourit tout le temps. Il est capable de faire bouger ses oreilles par la seule force de ses muscles, truc qui fait hurler de peur les fillettes, mais qui fait rire les gars à gorge déployée. Junior est petit, presque microscopique. Il joue du piano. Chaque soir, à sept heures, il est obligé de suivre sa leçon de piano, pendant que nous l’attendons pour nos aventures. Toutes les mères du quartier sont passées par sa maison pour l’entendre. À chaque Noël, à la séance de l’école, Junior est obligé de faire son numéro de pianiste devant les parents. L’an dernier, son spectacle avait été coupé parce qu’il y avait des sandwichs dans son piano. Ne pouvant enfoncer les touches, il avait cessé tout de suite, salué la foule avant de retourner à sa place. Sa démonstration avait eu un succès monstre et Junior était devenu le premier musicien du monde à faire un triomphe sans jouer une seule note. Puis Junior est très savant, à l’école. Il nous fait pisser de rire quand il récite le verbe vomir au subjonctif plus-que-parfait.

    Tous les quatre, nous nous complétons à merveille. Richard et Daniel nous protègent, Junior et moi, et en retour, nous les aidons à mieux organiser leur vie. Je suis leur chef. Je n’ai jamais demandé à l’être, mais notre amitié les a toujours poussés à me considérer comme le décideur. Pour jouer, ils se rencontrent chez moi et me demandent en chœur : «  À quoi on joue, Martin?  » Souvent, ils ont une idée bien précise de ce qu’ils veulent faire, mais ils ont quand même ce besoin de tout me demander. Les jeux ne manquent pas sur le grand échiquier trifluvien. Chaque rue, chaque parc, chaque lieu est une occasion de jeu. Nous avons tous des terrains que nous transformons en jungle, en champ de bataille, en désert, en continent inconnu et dangereux. Nous avons nos véhicules pour nous déplacer : nos bicyclettes et nos torpédos. Nous possédons des armes, des camions, des automobiles, des outils, des boîtes, des pots de verre, nos animaux. Nous disposons de mitaines de baseball, de bâtons de hockey, de ballons pour le coup de pied. Nous avons notre O.T.J. et les grands événements internationaux de Trois-Rivières comme l’Expo, les concerts au parc Champlain et les parades de la Saint-Jean-Baptiste. Il faut vraiment être crétin pour s’ennuyer! Mes journées sont tellement pleines! J’ai appris une bonne chose de maman : elle écrit tout ce qu’elle doit faire dans une journée. J’ai, moi aussi, un calepin où chaque jeu est élaboré. C’est sous ma gouverne que s’organisent tous les importants tournois sportifs du quartier.

    J’aime jouer à la cachette. Je suis né pour jouer à la cachette. La vie est une perpétuelle cachette. Depuis ma jeunesse, j’ai toujours adoré me faufiler dans des endroits inaccessibles où je me sens tranquille, en paix, pouvant lire mes Mickey à la lueur d’une lampe de poche ou me lancer dans une grande conversation de singe en peluche avec Coco. J’aime particulièrement les dessous de lits et de galeries, ainsi que le fond des placards. Je connais un gars, Daniel – pas mon ami, un autre Daniel – dont le père a un magasin avec un sous-sol servant d’entrepôt. Parfois, il nous invite à jouer à la cachette dans ce lieu. C’est fantastique! Ceux qui doivent se cacher ont cinq minutes pour le faire. Après, les gars ferment la lumière et tout devient d’une noirceur opaque, mystérieusement douce. Ceux qui nous cherchent ont droit à une toute petite lampe de poche. C’est vraiment palpitant! Une fois, Daniel a mis une heure pour me trouver. Il avait coincé mes amis depuis longtemps et ils commençaient à croire que j’étais mort. Je m’étais écrasé dans le coin le plus reculé et avais mis six boîtes devant moi. Quand ils rôdaient près de mon trou, je retenais ma respiration pour ne pas me faire entendre. Les gars auraient dû remarquer que je ne me cache jamais dans les hauteurs. Ils me cherchaient quand même le nez dans les airs alors que j’étais à leurs pieds. Depuis cette partie historique, nous jouons de moins en moins à la cachette, car les gars savent que je gagne tout le temps, ce qui devient ennuyeux pour eux.


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  • Commentaires

    1
    lulette Profil de lulette
    Vendredi 11 Janvier 2013 à 10:37

    J'aime beaucoup cet extrait, le style délié et naturel d'un gosse  :)

    2
    MarioB Profil de MarioB
    Vendredi 11 Janvier 2013 à 11:20

    J'aimerai toujours ce roman, celui qui me ressemble le plus.

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