• Extrait : Des trésors pour Marie-Lou

    Extrait : Des trésors pour Marie-Lou

    Tout simplement une tranche d’enfance et d’humour. Des trésors pour Marie-Lou a été publié au Québec en 2003.  

    L’école, désirant développer l’autonomie des enfants, a décidé, cette année, de faire élire des présidentes ou présidents de classe. Par leur fonction, ces petits pourront participer à l’élaboration d’activités. Comme le tout doit être pédagogique, on initie ainsi les jeunes aux mécanismes de la démocratie. Entendant cette nouvelle, Marie-Lou se redresse, puis s’imagine reine de l’école. Elle se perd dans le songe d’une possible popularité et oublie d’écouter les consignes de son institutrice. Quand la femme demande le nom des intéressés, Marie-Lou fait danser promptement ses petites mains en sifflant : «  Moi! Moi! Moi!  » Deux garçons semblent être les seuls autres volontaires.

    Maman m’a expliqué la campagne, et l’électorale aussi. Je ne comprends pas trop ce que la campagne vient faire là-dedans, vu qu’on est dans la ville de Trois-Rivières et à l’école Saint-Pie-X. Quand je lui demande de répéter, elle me donne une tape sur les fesses et me dit qu’il est temps de prendre mon bain. Inquiète, je questionne mon enseignante, qui explique à nouveau, juste pour moi. Ah! c’est facile! Il s’agit d’être la plus gentille et tout le monde va mettre un X à côté de mon nom. Elle ne me dit pas si je vais avoir un bureau, avec des téléphones et un ordinateur, puis une secrétaire pour prendre mes rendez-vous. Hier, ma mère a dit que le député – c’est un genre de politicien, même s’il ne fréquente pas mon école – a tous ces effets à portée de la main. Pour devenir certaine de mon coup, j’en parle à Roméo. Il me prend sur ses genoux et me raconte une histoire drôle avec un président qui avait gagné en promettant de transformer les poteaux de téléphone en bâtons de réglisse et, le moment venu, il avait été incapable de tenir sa promesse. Puis une bonne fée est arrivée pour le consoler et voter pour lui.

    Je ne sais pas si je peux tenir une telle promesse à la population de ma classe, mais je vais faire mon possible pour que tout le monde ait des bonbons, des récréations longues, plus de journées pédagogiques et que les garçons arrêtent de lancer des ballons à la tête des filles. Avec d’aussi bonnes promesses, je suis certaine de gagner. Surtout que les autres candidats sont des gars, dont ce fatigant de François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur. L’autre gars, c’est juste un joueur de hockey. Or, tout le monde sait qu’à l’école, les filles sont meilleures, plus intelligentes et n’aiment pas le hockey. Pourquoi élire un garçon à ma place? Ma maman a aussi dit qu’en politique, les femmes sont les meilleures, même s’il n’y en a pas assez.

    Ma mère, que je viens de nommer conseillère, me dit de me méfier quand même des adversaires. Je pense aussi que l’appui des adultes de l’école peut devenir important. Après tout, ce sont eux qui ont les clefs des locaux. Ainsi, je souris au concierge, je salue poliment la directrice et je complimente la secrétaire. Je fais aussi un beau dessin de la directrice près de son automobile. Je m’applique à embellir mon enseignante et ajoute le message : «  À mademoizèle Patrisia qui es la plut gentile de toute.  » Ça fait toujours bon effet. Je nomme Isabelle directrice de la campagne et de l’électorale. Je lui permettrai de poser des affiches sur les poteaux. Elle prétend qu’on n’a pas le droit de faire ça et que, de toute façon, les filles et les gars ne lisent jamais les poteaux. Et puis, on n’a pas d’affiches, ajoute-t-elle. Pas d’affiches? Où est le problème? Je vais en dessiner, moi, des affiches! Je prendrai la photocopieuse de ma mère pour que tout le monde puisse en avoir un exemplaire. Je suis certaine que cet imbécile de François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur n’a même pas de photocopieuse. Isabelle écrit le texte de l’affiche : «  Votez pour Marie-Lou. C’est ma meilleure amie. Avec elle, tout sera meilleur.  » Comme je suis contente d’avoir Isabelle comme copine! Pour être certaine que tout le monde voit l’affiche, j’en photocopie cinquante. Mais c’est un peu long de les colorier à la main… Maman prétend que la couleur fait gagner les élections. Elle dit qu’un certain premier ministre monsieur Lévesque était un politicien coloré.

    «  Que feras-tu quand tu seras présidente?

    - Je vais être la meilleure et tout le monde va m’aimer.

     

    - Et tes promesses? Tu vas les tenir?

     

     

     

    - Si j’ai le temps.

     

    - Tu es très douée pour la politique, Marie-Lou.

     

     

     

    - Est-ce que tu ris de moi, là, monsieur? Et puis, tu n’as pas le droit de voter! Tu es trop grand et tu ne sais même pas où est mon école!  »

     

    Steve Gélinas-Globensky, le troisième candidat, promet du hockey pour tout le monde, ce qui lui enlève une grande partie du vote féminin. François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur, ce si joli garçon, est assuré de ce suffrage des filles. De plus, il connaît aussi les joueurs de hockey et les vedettes de vidéo-clips. Ces trois arguments en font un candidat plus sérieux que son confrère. Marie-Lou, de son côté, passe ses récréations à dessiner pour les enfants de sa classe. Exaspéré, François-Sébastien lui fait face et l’accuse d’acheter les votes. Marie-Lou et Isabelle se regardent simultanément et ne savent pas ce qu’il veut dire. «  T’es jaloux parce que tu ne sais pas dessiner!  » de conclure Marie-Lou, tirant la langue à son adversaire. En politique, les coups volent parfois bas. Marie-Lou demande à sa mère la signification de ce mystère d’achat de votes. Sylvie ne répond pas, se contente d’avouer que c’est vilain. Marie-Lou est persuadée que Roméo va prétendre le contraire, qu’il va accompagner son explication de rires et de caresses. Alors, Marie-Lou et Isabelle cassent leurs tirelires et, discrètement, explorent les sacs à main de leurs mamans. À dix sous l’élève, elles ont besoin de trois dollars. Est-ce suffisant pour bien acheter le vote? Elles ajoutent des bonbons et Isabelle jure de faire les devoirs des bonnes électrices. Marie-Lou promet des becs à tous les électeurs. Devant l’énergie de cette campagne électorale et face aux arguments en sa faveur, Marie-Lou se croit certaine de gagner. Le grand jour venu, l’enseignante a fabriqué une urne, où les enfants s’engouffrent pour choisir leur candidat favori. Même la directrice de l’école se déplace pour présider le comptage des votes.

     

     

     

    Voilà! Je suis présidente! C’était facile! Les deux niaiseux n’avaient aucune chance contre moi. François-Sébastien aura beau protester contre mes manières, ça ne donnera rien! Quel mauvais perdant! Mais que je ne finisse jamais par savoir les noms des dix imbéciles qui n’ont pas voté pour moi! Je serre les mains de la directrice et de mademoiselle Patricia et fais face à la classe pour mon discours, écrit par Isabelle : «  Merci, là! Vous allez voir que ça va bien aller, maintenant!  » Ma mère m’avait dit qu’à chaque élection, il y a toujours des journalistes de la télévision, mais j’imagine qu’ils ont dû avoir un empêchement. À la première occasion, je prends le petit carton de mon pupitre et ajoute présidente sous mon nom. Ça fait plus sérieux. J’engage immédiatement Isabelle comme secrétaire, à un salaire que je ne peux lui dire tout de suite.

    Quand je vais raconter à maman que je suis première ministre de ma classe! Elle va se sentir si fière de moi et peut-être qu’on organisera une fête où seront invités mes vrais amis : ceux et celles qui ont voté pour moi. L’amoureux de maman rit de moi et me demande si je vais taxer tout le monde. J’aimerais bien, pour être une bonne présidente, taxer tout le monde, mais je ne sais pas de quoi il s’agit. Je regarde dans le gros livre lourd des mots, où il est écrit : «  Fixer à une somme déterminée.  » À fixer, le livre précise : «  Établir d’une manière durable à une place, sur un objet déterminé.  » Pour déterminer : «  Indiquer des limites avec précision.  » Il n’y a pas à discuter : ce gros livre ne sert qu’à aplatir les feuilles d’arbres, à l’automne. Roméo m’explique comme il faut, lui. C’est facile! On me donne des sous, puis avec cet argent, j’organise des affaires qui font plaisir à tout le monde. Qu’est-ce qui leur plairait? Il n’y a qu’une façon de le savoir : l’enquête. Ma secrétaire s’en occupe, pendant que je goûte pleinement à mon bonheur de présidente.

    Maman m’a dit qu’en politique, la majorité l’emporte, c’est-à-dire, dans le cas de l’enquête de ma secrétaire, les suggestions qui reviennent le plus souvent. Je commence à comprendre les problèmes de la politique : personne n’est d’accord sur un choix! J’ai droit à un voyage de ski, un autre en Floride, une partie de hockey des Nordiques, couler la directrice dans le ciment, acheter des nouveaux ballons pour le gymnase, avoir une distributrice de Coca-Cola dans l’école, etc. Que faire? Ma secrétaire me dit que si nous votons à notre tour pour la même idée, nous l’emporterons. C’est ainsi que nous apprenons à nos amis que nous allons taxer dans le but d’acheter un chien qu’on va laisser à l’école pour jouer pendant les récréations. Beaucoup sont d’accord, mais d’autres suggèrent un chat. Il y en a même un qui veut un poisson rouge. Idiot! Comment jouer avec un poisson rouge? Il a probablement voté pour François-Sébastien, celui-là. Comment solutionner ce problème? On vote encore! Chien ou chat? Vingt-cinq votes pour le chien, quatre pour le chat et ce crétin de poisson rouge. C’est vraiment amusant, la politique!

     

    «  Il ne peut y avoir de chien dans l’école, Marie-Lou.

     

     

     

    - Pourquoi? Les enfants aiment les chiens. On est capables d’en prendre soin.

     

    - Ça ne se fait pas. Que dira la directrice?

     

     

     

    - Je suis la présidente. Je taxe. Et puis, on a voté pour un chien. Ce n’est pas compliqué. La directrice travaille dans son bureau, et moi, la présidente, je travaille dans le mien pour que toutes les filles et tous les gars de ma classe soient heureux dans l’école. Tu n’aimes pas les chiens?  »

     

    La secrétaire Isabelle prend en note les noms de tous les élèves qui paient la taxe de la présidente. Ceux qui donnent davantage pourront caresser le chien plus longtemps. Les dollars, les vingt-cinq sous et même ces pauvres sous noirs vont dans la caisse du ministère des Finances. La présidente prend ses responsabilités et se rend à l’animalerie du centre commercial pour connaître le prix d’un chien. Il faudra ensuite voter pour sa couleur, pour le choix d’un nom. Après deux semaines de taxation, une délégation d’enfants suit leur présidente jusqu’à la boutique. Marie-Lou pointe du doigt le chiot qui répond le mieux aux goûts des électeurs. Il s’appellera Snoopy. Marie-Lou ne trouve pas ce nom très original, mais comme la démocratie a parlé… Le vendeur ne pose pas de question quand il voit ces sept petites têtes avec entre leurs mains la somme voulue. Vite, les enfants s’empressent de jouer avec Snoopy, si heureux de sortir de cette vitrine où tout le monde passe son temps à lui faire des grimaces, à le pointer du doigt et à rire de lui.

    Sachant que sa mère ne veut pas voir de chien à la maison avant qu’elle n’atteigne l’âge de douze ans, Marie-Lou confie Snoopy à Isabelle, qui fait croire à ses parents qu’elle a la garde de ce petit chien d’une amie pour la fin de semaine. Le lundi, c’est la fête dans la cour d’école alors que les enfants n’en peuvent plus d’essouffler l’heureux Snoopy. L’enseignante Patricia veille à ce qu’ils ne fassent pas mal à l’animal. Quand les petits veulent faire entrer leur chien dans l’école, Patricia refuse avec obstination, ne comprenant pas pourquoi, tout à coup, ses élèves sont tant excités et indisciplinés en classe.

    Marie-Lou, du haut de son prestige de présidente, cogne sur le bois de son pupitre et demande la parole, pour expliquer à son enseignante que la politique, la taxe et le vote ont permis aux trente élèves d’acheter ce chien pour leur classe. Ne trouvant pas l’explication amusante, Patricia ordonne le silence quand, soudain, Isabelle montre son grand cartable de secrétaire et prouve, chiffres à l’appui, que Marie-Lou dit la vérité. Soudain, les élèves se rendent compte que leur institutrice a les yeux croches et le pas rapide, alors qu’elle descend au bureau de la directrice en dix secondes.

    Le chien retourne dans sa vitrine, le marchand est blâmé pour son irresponsabilité et les élèves se plaignent de la mauvaise administration de Marie-Lou. François-Sébastien Montplaisir-Vadboncœur, qui sent une soudaine popularité à son endroit, déclare qu’il faut faire la grève. «  D’accord! Je vais la faire, la grève, moi!  » de dire la présidente. Mais qu’est-ce qu’une grève? Maman Sylvie dit qu’une grève ne relève pas de la politique, mais du syndicalisme, explication qui n’éclaire pas plus Marie-Lou. Comme elle n’a pas le temps d’aller poser ces questions cruciales à Roméo, la blonde fouille dans le dictionnaire et demeure perplexe devant la définition du mot grève. «  Il est fou, François-Sébastien! Pourquoi veut-il faire une grève alors qu’on a perdu le chien de la taxe du vote?  » Cependant, si tel est le désir du peuple, il verra que leur présidente ne les laisse pas tomber. Au matin, Marie-Lou est la première arrivée avec son seau rempli de sable, pour l’étendre devant la porte d’entrée principale.

     

     

     

    «  Et puis, ils ont tous ri de moi, et les filles aussi! Tout ça parce que ce gros livre de mots raconte des mensonges! Plus jamais je ne ferai de politique! J’ai donné ma démission!

     

    - Vraiment?

     

     

     

    - Oui! Vive la liberté!  »

     

     

    Un jour, Marie-Lou grandira et se rendra compte que cette douleur présente sera un de ses plus extraordinaires souvenirs d’enfance. En entendant Sylvie lui raconter l’anecdote, Roméo se sent rajeunir de vingt ans et s’empresse d’écrire cette histoire à sa façon afin de ne pas l’oublier. Marie-Lou, morose et blessée, se croit rejetée par les élèves qui l’avaient tant aimée pendant son mandat. Tel est le prix de la politique : l’amour, la haine; la joie, la tristesse; la justice, l’injustice. À son âge, les blessures se cicatrisent rapidement, surtout quand sa mère, oubliant ses principes, décide de lui acheter un chien.


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