• Extrait : L'héritage de Jeanne

    Extrait : L'héritage de Jeanne

    Jeanne Tremblay, ancienne alcoolique, est très malade, a perdu l’usage de la parole. De son exil en France, elle a rapporté une petite fille, Bérangère, née à Paris des suites d’une aventure sans lendemain. Voilà que l’enfant retrouve son pays natal pendant quelques minutes. 

    Un samedi, à l’heure du train, le restaurant se voit, comme d’habitude, envahi par des clients pressés de manger ou de boire un thé en attendant le prochain départ. Dans le brouhaha de leurs bavardages, les oreilles de Jeanne notent tout de suite l’accent français d’un homme et d’une femme. Je la vois surgir de la cuisine, la bouche entrouverte et les yeux exorbités. Je m’apprête à intervenir rapidement, quand soudain elle se précipite vers la maison pour chercher Bérangère. Moi, en deux secondes, j’explique la situation aux deux clients. Ces Français, aimables, caressent les cheveux de Bérangère en lui faisant des compliments. Bérangère se frotte contre la robe de la femme, comme si enfin elle retrouvait une partie de son pays natal. Bien que la plupart des clients autour ne comprennent pas ce qui se passe, ils sont émus par l’affection démontrée par la petite fille.

    Jeanne reste à l’écart, hochant la tête et gonflant son cou, signes qui se manifestent quand elle veut absolument parler et qu’elle se concentre avec fermeté pour le faire. Quand les deux Français se lèvent pour partir, Jeanne laisse choir promptement les deux premiers mots : «  Il faut…  » Comme le reste ne veut pas suivre, elle se cache le visage et veut se réfugier à la cuisine, quand elle est interpellée par l’homme. «  Vous êtes la mère de cette charmante gamine? Vous êtes française?  » Jeanne fait un «  oui  » de la tête, sans se retourner. Il traverse derrière le comptoir et l’enlace, imité par son épouse. Jeanne essuie une larme et tente de continuer sa phrase : «  … gagner…  » L’homme devine sa pensée : «  Il faut que nos amis soldats canadiens et britanniques gagnent cette guerre afin que les Allemands quittent notre beau pays et qu’enfin nous puissions y retourner et vivre librement.  » Jeanne approuve d’un geste de la tête. Ils s’étreignent de nouveau, et, à leur départ, Bérangère vient près de transformer tout le restaurant en un torrent de larmes en agitant sa petite main et en disant avec son plus bel accent parisien : «  Au revoir, monsieur! Au revoir, madame! Au revoir!  » C’est fou comme j’ai pu me sentir patriote…


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