• Extrait : Petit Train

    Extrait : Petit Train

    Roméo et Jeanne rendent visite à leur grand-mère maternelle, qui ressemble étrangement à la mienne... Il y a toujours une part autobiographique dans les romans.

    La visiter représente un retour dans le temps et vers une époque disparue. D’abord, à sa demande, on ne l’appelle pas mémère ou grand-mère, mais bien bonne-maman. Tellement plus joli! Au cours de mon enfance, bonne-maman Turgeon avait eu un effet stimulant sur mon imagination. Elle était ma seule grand-mère et comme je n’aimais pas tellement pépère Isidore Tremblay, je la considérais comme la seule ancêtre de ma famille toujours de ce monde. Aujourd’hui, elle a quatre-vingt-neuf ans. Je l’ai toujours connue vieille, mais de cette vieillesse heureuse et ravissante. Fière et indépendante, très généreuse, elle me fait penser à un monument vivant à la gloire du peuple canadien-français.

    Bonne-maman habite seule dans une grande maison que son mari Roméo a bâtie il y a plus d’un demi-siècle. Eh oui! Je dois mon prénom à ce grand-père que je n’ai jamais connu et dont il n’existe même pas de photographie. Voilà peut-être pourquoi j’ai toujours été un des favoris de bonne-maman. Cette maison extraordinaire est probablement à l’image des anciens abris des colons d’un temps oublié : une seule immense pièce, avec un système de rideaux coulissants pour apporter un peu d’intimité à chaque partie. Évidemment, il n’y a pas d’électricité, ni d’eau courante. Bonne-maman Turgeon va au puits et s’éclaire au fanal ou avec des chandelles qu’elle fabrique selon une vieille coutume. Est-il prudent de laisser une femme de son âge seule dans ce rudimentaire habitat? Il ne faut surtout pas tenter de la faire quitter sa maison! Ses dix-neuf enfants ont tous essayé sans succès. L’aïeule compte sur un excellent voisinage. Il n’y a donc pas de danger, aussi longtemps que sa solide santé ne la laissera pas tomber. Tous ses enfants et ses amis l’imaginent centenaire. Moi aussi! Quelle force et quelle vigueur! Elle accomplit des tâches qui me casseraient les reins.

    Et quel est le secret de votre longévité, bonne-maman? «  Bien manger et prier le bon Dieu.  » Quand on lui rend visite, voilà ce qui nous frappe le plus : la nourriture et les crucifix! Quand la femme récite la bénédicité, elle le fait avec une lenteur et une délicatesse me donnant des frissons. Elle termine toujours sa prière par un trait d’humour enfantin, comme : «  Merci, petit Jésus, pour les bonnes piquàques!  » Bonne-maman parle très rapidement et utilise parfois des mots archaïques étranges. De façon générale, quand elle dit une phrase un peu longue, je n’en comprends que la moitié. Les rires ou les inquiétudes dans ses rides confirment la nature de la demie manquante.

    Elle semble exercer sur Jeanne la même fascination que sur moi. Hors notre visite familiale hebdomadaire, je m’efforce d’y emmener Jeanne le plus souvent possible. Pour ma jolie petite sœur, c’est une fête à chaque occasion et elle manifeste son impatience par des pleurnichements, parce que la distance semble trop longue entre notre maison et celle de bonne-maman. Aujourd’hui, nous nous y rendons à pied, une expédition de près de cinq milles, mais je veux profiter de cet après-midi pour demeurer seul avec Jeanne. Il y a deux semaines, nous avions rendu les honneurs à bonne-maman à bord de Cocotte. La bonne vieille était tombée à genoux pour mieux se signer en voyant l’automobile. Papa avait eu beau lui expliquer qu’il n’y avait pas de danger, la femme ne cessait de montrer de l’inquiétude de voir son gendre, sa fille et ses petits-enfants à bord d’un tel monstre. Elle craignait que la bête ne se mette à rugir avant de l’attaquer.

    Jeanne sautille sur le bord de la rue et grimace comme Gros Nez à chaque passant. Ces gens doivent se dire : «  Comme elle est mal élevée, cette gamine!  » Non, messieurs dames, Jeanne se sent heureuse car je lui apporte la joie de rencontrer bonne-maman Turgeon. Moi, le grand frère, je prends la responsabilité de la protéger pour traverser les ponts de la rivière Saint-Maurice. L’espace réservé aux piétons n’est pas très large et il y a toujours des conducteurs imprudents pour faire trotter leur cheval, malgré l’interdit affiché à l’entrée du premier pont J’aime montrer à Jeanne les deux embranchements de la rivière, puis le troisième dépassé l’île Saint-Christophe et lui dire que c’est à cause de cela que notre ville porte le nom de Trois-Rivières. Le second pont franchi, nous arrivons au village du Cap-de-la-Madeleine et marchons gaiement le long du chemin du roi jusqu’au beau sanctuaire consacré à la Vierge Marie, le seul intérêt de ce lieu champêtre, tranchant avec l’ambiance grise de Trois-Rivières.

    À notre arrivée, bonne-maman travaille dans la maison. C’est jour de lavage et il y a plein de pandrioches dans le secteur lui servant de cuisine. La vieille dame sourit de toutes ses douze belles dents. Elle porte un bonnet d’ouvrage, même par cette grande chaleur. Elle frotte et frotte encore sur sa planche, comme les lavandières de la France des souverains. Tout de suite, elle nous invite à table et sort de son placard du sucre à la crème, des galettes au sirop et des croquignoles. Elle mouille Jeanne de baisers et me tire le menton en me hoquetant des probables compliments que je ne comprends pas. Soudain, le vieux chien Fido se lève avec grande peine et marche vers nous en haletant. Ce canin ancestral doit bien avoir vingt ans! Bonne-maman le caressait déjà quand Louise n’était pas née

    «  Pis, Roméo? Les nouvelles?  » Comme Gros Nez arrivant chez un cultivateur d’un coin perdu, je récite les informations sur la famille et le quartier. Elle ne sait pas lire et ne peut même pas dire les chiffres sur sa vieille horloge, servant pour les visiteurs. Jeanne essaie de faire perdre patience à Fido pendant que je continue mon récit. Quand la nouvelle est positive, bonne-maman hoche la tête. Dans la situation contraire, elle fait «  Tss… Tss…  » entre les dents. Je croque un biscuit pendant que Jeanne termine sa deuxième galette. Pour l’aïeule, nous ne mangeons jamais assez. «  Vous z’êtes pas malades, toujours?  » Comme je l’assure que Jeanne et moi sommes en santé, bonne-maman s’empresse de sortir le bol de fraises qu’elle a cueillies hier. Aller ramasser des frais à quatre-vingt-neuf ans!  En prendre tant qu’elle préparera des tartes et des confitures pour tenir des mois! Elle connaît beaucoup de recettes apprises de sa propre maman. Elles ont été transmises à ma mère, qui les communiquera à Jeanne. Louise les connaît déjà et refuse de les présenter à la clientèle du Petit Train, comme suggéré par papa. Les recettes familiales, c’est sacré et surtout pas destiné à des étrangers!

    J’avale trois fraises en disant que je vais en apporter à la maison. Bonne-maman se lève promptement pour me donner un pot de confiture. Elle trottine jusqu’à la fenêtre et marmonne quelques paroles à propos de la température, terminant par : «  Le bon Dieu est Dieu bon.  » Je note tout de suite l’expression, la répète dix fois, craintif de l’oublier. Soudain, elle observe Jeanne, qui regarde les grosses fraises. «  Mange! Mange, pitchounette! Ça fait grandir!  » La voilà racontant une histoire à ma petite sœur. Elle prend l’enfant sur ses genoux et lui peint un tableau avec des mimiques expressives. Évidemment, comme moi, Jeanne n’y comprend rien, mais sa façon de dire et la douceur de sa voix font naître des petits sourires sur nos poils de bras. Quand la fin de la fable est gaie, bonne-maman applaudit avec cœur tout en riant. Je l’ai déjà vue verser des larmes à la conclusion d’un récit.

    Quatre heures va bientôt sonner et bonne-maman sait d’instinct que notre moment de départ approche. Nous la déjouons en décidant de souper avec elle, pour lui tenir compagnie. Heureuse de cette nouvelle, elle joint les mains vers le crucifix. Jeanne, comme une fillette bien élevée, aide la vieille à la cuisine. Ce qui aurait dû être un repas intime se transforme en festin. «  Mangez! Mangez, les p’tits! C’est bon pour la santé!  » Nous n’avons pas fini de grignoter les raves de son jardin qu’elle pousse son pain en insistant : «  C’est le pain du bon Dieu!  »

    Après ce repas, le ciel devient gris et il faut partir. Bonne-maman nous serre fort contre elle, puis nous donne un en-cas pour la route. Le cœur encore plein de frissons, Jeanne et moi retournons dans l’autre monde, celui des usines et de leur fumée, celui de l’automobile de papa et du bruit des locomotives de la gare. Notre grand-mère nous a fait basculer vers une époque ancienne et voilà une sensation dont je ne peux me passer. Le bon Dieu est généreux de me permettre de connaître bonne-maman Turgeon. Oh! je devrais plutôt dire que le bon Dieu est Dieu bon de nous laisser, à Jeanne et à moi, cette merveilleuse chance de côtoyer cette femme précieuse. J’irai écrire en paix et Jeanne dessinera. Nous sommes rassasiés jusqu’à notre prochaine visite, ne pensant surtout jamais qu’elle pourrait devenir la dernière. Demain matin, les bruits du restaurant nous replongeront dans notre monde urbain et ce fameux vingtième siècle que mon père glorifie tant.


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